{"id":4,"date":"2013-09-10T14:41:00","date_gmt":"2013-09-10T13:41:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/?p=4"},"modified":"2013-12-16T12:37:52","modified_gmt":"2013-12-16T11:37:52","slug":"la-redemption-par-le-reve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/?p=4","title":{"rendered":"La r\u00e9demption par le r\u00eave (Franck Pierobon)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Rencontre avec Franck Pierobon, philosophe, dramaturge et auteur du livre \u00ab Le sympt\u00f4me Avatar (La D\u00e9couverte, 2007) \u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong>Dans \u00ab Le sympt\u00f4me Avatar \u00bb (Edition Vrin \u2013 2012), Franck Pierobon analyse, avec brio et panache, le film \u00e0 grand succ\u00e8s commercial de James Cameron vu comme un v\u00e9ritable ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9. L&rsquo;auteur y voit le sympt\u00f4me de notre postmodernit\u00e9 o\u00f9 l&rsquo;individu s&rsquo;anesth\u00e9sie par le travail et le divertissement. Il s&rsquo;av\u00e8re incapable de se d\u00e9couvrir ou de s&rsquo;inventer une intrigue qui puisse activer et faire valoir le sens de sa propre vie. Un ouvrage d&rsquo;\u00e9ducation aux m\u00e9dias et d&rsquo;\u00e9ducation aux images, ici quasi hallucinog\u00e8nes. Serions-nous devenus idol\u00e2tres d&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0images-visions\u00a0\u00bb, \u00e9quivalents cin\u00e9matographiques du veau d&rsquo;or\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p><em><strong>Le spectateur rechercherait une part de r\u00eave, faute de tout autre salut. N&rsquo;a-t-il pas toujours cherch\u00e9 de r\u00eaver\u00a0? Quelle est l&rsquo;\u00e9volution des attentes dans le chef du spectateur postmoderne\u00a0?<\/strong><\/em><br \/>\nBien s\u00fbr, on a toujours cherch\u00e9 \u00e0 r\u00eaver. La diff\u00e9rence que je ferais, c&rsquo;est la modernit\u00e9. Jusque dans les ann\u00e9es 1750, l&rsquo;horizon \u00e9tait autre. On \u00e9tait confront\u00e9 et partie prenante d&rsquo;une nature sauvage, envahissante et dangereuse. A partir de la modernit\u00e9, de la r\u00e9volution scientifique et technologique dont nous sommes les h\u00e9ritiers, le monde change et le paysage urbain s&rsquo;installe. Si vous regardez par la fen\u00eatre, vous voyez un mur, un toit mais rien qui ne soit naturel, sauvage. Les seules choses sauvages qui sont ici dans cette pi\u00e8ce, c&rsquo;est nous deux. Nous sommes les deux organismes vivants r\u00e9siduels. Nous ne pouvons pas \u00eatre assi\u00e9g\u00e9s constamment par une sorte d&rsquo;\u00e9mulation par des formes vivantes\u00a0: la nature, les arbres, peut-\u00eatre du danger \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e de la for\u00eat, etc. Aujourd&rsquo;hui, nous devons rechercher ce genre de choses. Il y a un ass\u00e8chement de l&rsquo;imaginaire et de la vie v\u00e9cue, vivante de tout un chacun. Nous sommes comme des fourmis \u00e9gar\u00e9es sur un missile. Nous sommes dans un monde pauvre en fiction. C&rsquo;est quoi un monde riche en fiction\u00a0? C&rsquo;est un monde villageois o\u00f9 tout le monde doit survivre, veiller aux vendanges et ne pas rater le cycle des saisons. Notre monde a perdu toute magie. La plupart des gens vivent dans des grandes grandes villes, ont un travail r\u00e9p\u00e9titif sans v\u00e9ritables responsabilit\u00e9s. Hannah Harendt en parle comme de l&rsquo;ali\u00e9nation. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un travail et non pas d&rsquo;une cr\u00e9ation ou d&rsquo;une oeuvre. Le niveau minimum de l&rsquo;autosatisfaction, pour ainsi dire, dans l&rsquo;\u00e9panouissement de la vie professionnelle, c&rsquo;est de se fantasmer. Se fantasmer comme capitaine d&rsquo;industrie, se dire\u00a0: un jour, je vais faire des trucs et des machins, avoir de l&rsquo;ambition, me projeter. Et puis, \u00e7a aussi se r\u00e9duit et on finit par regarder la t\u00e9l\u00e9vision parce que la t\u00e9l\u00e9vision, elle distrait. C&rsquo;est une image, c&rsquo;est tr\u00e8s color\u00e9, comme un aquarium, il se passe des trucs. La fiction devient quelque chose d&rsquo;extr\u00eamement important parce que elle rythme la vie psychologique des gens qui n&rsquo;ont pas de vie. De la m\u00eame fa\u00e7on qu&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re une musique, m\u00eame niaise, \u00e0 une succession de bruits. Notre vie, pour l&rsquo;essentiel, c&rsquo;est du bruit. Quand on allume une t\u00e9l\u00e9vision ou une radio, des choses se passent et aboutissent et qui donc, font sens. Double bonus\u00a0: il se passe quelque chose et en plus \u00e7a aboutit.<\/p>\n<p><em><strong>Le spectateur ne pourrait-il pas attendre aussi du cin\u00e9ma voire de la t\u00e9l\u00e9vision qu&rsquo;ils r\u00e9-enchantent le monde ?<\/strong><\/em><br \/>\nVous me posez une question par rapport \u00e0 un passage particuli\u00e8rement n\u00e9gatif, qui d\u00e9nonce. Mais en fait, il y a un double probl\u00e8me, d\u2019abord c&rsquo;est peu et c&rsquo;est pauvre. Pourquoi\u00a0? C&rsquo;est pauvre parce que la d\u00e9ferlante de fictions font que tr\u00e8s rapidement (le cin\u00e9ma est n\u00e9 officiellement en 1895) tout le capital de fictions a \u00e9t\u00e9 recycl\u00e9 et a tourn\u00e9 en rond. D&rsquo;une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les gens se sont habitu\u00e9s et ont fait le succ\u00e8s du truc \u00ab\u00a0qui marche\u00a0\u00bb. Ces films de genre (le film noir, le policier, la com\u00e9die romantique, le film dr\u00f4le, le film de capes et d\u2019\u00e9p\u00e9es,&#8230;) r\u00e9alis\u00e9s avec tr\u00e8s peu de moyens, assument cette fonction de r\u00e9enchantement mais assister \u00e0 du r\u00e9enchantement, ce n\u2019est pas \u00eatre r\u00e9enchant\u00e9 ! C\u2019est passif, par procuration. Vous pouvez tr\u00e8s bien, dans une assembl\u00e9e de co-propri\u00e9taires, vous faire repr\u00e9senter par un copain qui est aussi propri\u00e9taire, qui a une procuration et qui vote pour vous, mais il y a un vote. Ce n\u2019est m\u00eame pas par procuration. C\u2019est encore moins que \u00e7a\u00a0! C\u2019est-\u00e0-dire que l\u00e0, on a des \u00e9motions sans qu\u2019il y ait personne qui soit \u00e9mu. C\u2019est tr\u00e8s bizarre, c\u2019est assez subtil comme constat. C\u2019est pour \u00e7a que \u00e7a vaut la peine d\u2019\u00e9crire un livre l\u00e0-dessus en ce sens que quand vous \u00eates au cin\u00e9ma, vous n\u2019\u00eates m\u00eame pas en train de r\u00e9agir \u00e0 quelque chose. Vous \u00eates ensemble action et r\u00e9action, comme si vous r\u00eaviez. C&rsquo;est-\u00e0-dire, vous \u00eates en transe. Un film qui ne fonctionne pas c\u2019est un film o\u00f9 en toute conscience, on se dit tiens, il y a peu de monde. Oh regarde, il y a une loupiotte qui fonctionne mal, elle clignote. Oh la la, il va durer encore combien de temps\u00a0? Si \u00e7a marche, on devient \u00ab\u00a0non conscients\u00a0\u00bb. Je ne vais pas dire inconscients car c\u2019est un terme tr\u00e8s connot\u00e9 mais on est dans une situation de transe o\u00f9 il n\u2019y a plus de distance entre ce que je vois et moi qui vois comme dans un r\u00eave, \u00e0 part que ce n\u2019est pas le r\u00eave que je r\u00eave. C\u2019est un r\u00eave qui se r\u00eave en moi, fabriqu\u00e9 par d\u2019autres personnes. Donc, au cin\u00e9ma, non seulement on n\u2019est pas actifs, on n\u2019est pas en train de faire des choses mais en plus on n\u2019est m\u00eame pas l\u2019auteur de son propre r\u00eave. Cette transe me semble tr\u00e8s dommageable.<\/p>\n<p>Alors on peut mettre \u00e7a sur le compte du divertissement et du repos. C\u2019est extr\u00eamement important dans une vie qui par ailleurs est active, de regarder un \u00e9pisode du Mentalist par exemple. C&rsquo;est excellent, comme il est important de dormir. M\u00eame si on est passif, notre souvenir, notre inconscient jouent. Ca s\u2019appelle du repos ! Le probl\u00e8me se pose quand on n\u2019a que des formes passives, border line : repos, d\u00e9tente, divertissement, t\u00e9l\u00e9vision et sommeil. Le r\u00eave de la vie est ali\u00e9n\u00e9. A partir du moment o\u00f9 on va chercher dans la t\u00e9l\u00e9vision ce qu\u2019on ne trouve pas dans la vie, l\u00e0 il y a un probl\u00e8me. Je pense que quelqu\u2019un qui fait du travail social, de terrain, qui va \u00e9couter le malheur des uns et des autres, qui sait trouver des solutions, qui se bat, qui s\u2019engueule, qui plaide,.. et qui regarde le soir \u00ab\u00a0Mimi Mathy\u00a0\u00bb, c\u2019est parfaitement l\u00e9gitime et g\u00e9nial\u00a0!<\/p>\n<p><strong><em>Selon vous, l&rsquo;audiovisuel nous convaint insidieusement qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de joie plus profonde que celle que procure la passivit\u00e9 totale \u00e0 laquelle on consent \u00e0 l&rsquo;occasion de tout spectacle et qui pourrait bien confiner au coma spirituel. Il n&#8217;emp\u00eache que certains militants se sont appropri\u00e9 le r\u00e9cit d&rsquo;Avatar pour r\u00e9aliser des actions \u00ab\u00a0In real life\u00a0\u00bb. Pour d\u00e9fendre le territoire des indiens de Dongria-Kondh qui tentent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d&#8217;emp\u00eacher les humains d&rsquo;exploiter les ressources mini\u00e8res de leur terre sacr\u00e9e, menac\u00e9 d\u2019exploitation mini\u00e8re, des manifestants ont rev\u00eatu les costumes des personnages d\u2019Avatar, comme pour comparer la situation des \u00ab\u00a0Navi\u00a0\u00bb \u00e0 celle des indiens Dongria-Kondh. Preuve qu&rsquo;un r\u00e9cit peut \u00eatre r\u00e9appropri\u00e9 par les citoyens pour mener un combat politique&#8230;<\/em><\/strong><br \/>\nBien s\u00fbr, le cin\u00e9ma a toujours fait partie de la culture populaire. C\u2019est pour \u00e7a que je m\u2019y int\u00e9resse d\u2019ailleurs. Le succ\u00e8s extraordinaire d&rsquo;Avatar (un milliard en plus que Titanic) veut dire quelque chose vu le mode de production (avec des projections pour des groupes extr\u00eamement bien choisis quant \u00e0 sa composition, qui doivent remplir des questionnaires, avec des focus groups, avec des panels sur internet,.. ). C\u2019est un film dont le public est le co-auteur. Alors l\u00e0, du coup, on sait qu\u2019on a mis le baxter de r\u00eave sur la bonne veine. Alors \u00e9videmment qu\u2019il faut l\u2019exploiter. Il faut l\u2019exploiter pour appuyer des revendications qui sont encore v\u00e9cues aujourd\u2019hui comme \u00e9tant marginales, arri\u00e9r\u00e9es, obscurantistes, etc. alors qu\u2019elles sont r\u00e9alistes. C\u2019est la question \u00e9cologique qui appelle \u00e0 une grande retenue alors toute la publicit\u00e9 appelle \u00e0 la surconsommation de choses inutiles avec les probl\u00e8mes d\u2019ob\u00e9sit\u00e9 qu\u2019on connait, avec toutes les dysfonctions, avec du gaspillage extraordinaire, avec une course\u00a0aux \u00ab\u00a0status symbols\u00a0\u00bb, les choses de luxe \u2013 la grosse voiture, la grosse baraque pour essayer d\u2019exister. Donc, oui il y a une valeur politique \u00e0 ce film qui permet \u00e0 des groupes de parler au plus grand nombre en disant\u00a0: vous vous souvenez d\u2019Avatar\u00a0? H\u00e9 bien nous sommes la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019Avatar, \u00e0 part qu\u2019on n\u2019a pas gagn\u00e9. Avec une phrase, on a tout dit !<\/p>\n<p><em><strong>Le r\u00e9cit est presque omnipr\u00e9sent dans notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine (en management, en th\u00e9rapie, dans les religions, dans les m\u00e9dias,&#8230;). Roland Barthes consid\u00e9rait le r\u00e9cit comme un moyen de comprendre et d\u2019ordonner le monde, Christian Salmon (\u00ab\u00a0Storytelling, la machine \u00e0 fabriquer des histoires et \u00e0 formater les esprits\u00a0\u00bb1) envisage, lui, l&rsquo;utilisation du r\u00e9cit \u00e0 des fins de contr\u00f4le. Qu&rsquo;en pensez-vous\u00a0?<\/strong> <\/em><br \/>\nPour r\u00e9pondre \u00e0 votre question, je fais comme d\u2019habitude, je la d\u00e9sarticule, je la d\u00e9cortique, je la d\u00e9construit. Il y a le storytelling et puis il y a l\u2019anecdote. Bien souvent le storytelling, comme pratiqu\u00e9 dans le journalisme am\u00e9ricain, consiste \u00e0 d\u00e9marrer par une petite histoire. Vous voulez parler de la guerre en Syrie, vous commencez en mettant en sc\u00e8ne une petite histoire dans laquelle cette femme a cru avoir perdu son b\u00e9b\u00e9 dans l\u2019effondrement de la maison suite aux bombes de Assad et gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019aide des autres villageois, au bout de la nuit, elle a entendu le faible cri de son b\u00e9b\u00e9 et voil\u00e0. Donc, du coup il y a de l\u2019\u00e9motion, il y a une petite histoire qui tient comme une parabole dans la Bible, dans le nouveau testament surtout, qui excite l\u2019imagination, qui permet de construire un monde \u00e0 partir duquel on peut faire un travail de conceptualisation. C\u2019est une mani\u00e8re d\u2019attraper l\u2019attention et qui peut extr\u00eamement bien fonctionner \u00e0 des fins p\u00e9dagogiques. Je me souviens encore aujourd&rsquo;hui de l&rsquo;histoire que m&rsquo;avait racont\u00e9e mon professeur de fran\u00e7ais quand j\u2019avais 10-12 ans pour introduire une le\u00e7on de grammaire sur les comparatifs. Je m\u2019en rappelle longtemps apr\u00e8s. C\u2019est une mani\u00e8re de soulager la discursivit\u00e9, d&rsquo;a\u00e9rer et de faire appel \u00e0 d\u2019autres fonctions qui peut \u00eatre extr\u00eamement efficace. C\u2019est plus agr\u00e9able m\u00eame si \u00e7a a moins de standing, de prestige par rapport \u00e0 des gens un peu vieux-jeu qui ne veulent pas mettre des storytelling parce que c\u2019est amuser la galerie.<\/p>\n<p>La seconde chose c\u2019est quand l&rsquo;histoire fonctionne comme un raisonnement ou que le raisonnement fonctionne comme une histoire. Je m\u2019explique. Dans ce livre \u00ab\u00a0le sympt\u00f4me d\u2019Avatar\u00a0\u00bb, je parle beaucoup de l\u2019intrigue parce que l\u2019intrigue d\u2019Avatar est tr\u00e8s pauvre. C\u2019est un western. D\u00e8s le d\u00e9part on a compris que les m\u00e9chants vont perdre et que les gentils vont gagner. Moi, je m\u2019int\u00e9resse beaucoup \u00e0 ce genre d\u2019op\u00e9rateur logique. On peut se demander si le fait que c\u2019est toujours le bon qui gagne et le m\u00e9chant qui perd, est-ce une consid\u00e9ration morale ou narrative\u00a0? Si le m\u00e9chant gagne, on n\u2019est pas satisfait. Nous avons besoin d\u2019avoir des raisonnements qui paraissent rigoureux et qui m\u00e8nent sans obstacle et sans trop solliciter la complaisance du lecteur ou de l\u2019auditeur, \u00e0 une conclusion qui dit bien\u00a0: voil\u00e0 c\u2019est fini. La t\u00e2che d\u2019une intrigue, c\u2019est de commencer et de finir. C\u2019est presqu\u2019une consid\u00e9ration musicale. Notre vie \u00e0 nous finit de la mani\u00e8re la plus b\u00eate, sans qu\u2019on puisse faire quoique ce soit. Dans les fictions, on a besoin de structures, de formes musicales qui aboutissent, de choses qui soient rythm\u00e9es. Le raisonnement est aussi une question de rythme. Si je me r\u00e9f\u00e8re \u00e0 ma propre exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre persuasif, je revisite des choses qu\u2019on croyait conna\u00eetre. Je les frotte un peu, je les fais blinquer et tout \u00e0 coup, de nouvelles lumi\u00e8res apparaissent. Ce mouvement-l\u00e0 est carr\u00e9ment une chor\u00e9graphie conceptuelle, \u00e7a satisfait l\u2019esprit et je demande aux autres de poursuivre la pens\u00e9e. La question de l\u2019intrigue c\u2019est de voir comment elle peut donner \u00e0 penser par ce qu\u2019elle indique, non pas par ce qu\u2019elle dit. Il se peut tr\u00e8s bien que des formes un peu myst\u00e9rieuses, comme dans la science-fiction o\u00f9 tout n\u2019est pas expliqu\u00e9, mettent l\u2019esprit dans un \u00e9tat d\u2019effervescence o\u00f9 l\u2019imagination ouvre sur du concept, du raisonnement.<br \/>\nDonc, oui au storytelling si \u00e7a encourage celui qui \u00e9coute de histoires \u00e0 en fabriquer \u00e0 son tour. Non si cette histoire est produite et vendue comme l\u2019histoire d\u00e9finitive qui conclut une fois pour toute sur une pulsion d\u2019achat, sur une d\u00e9cision.<\/p>\n<p>La manipulation exige toujours quand m\u00eame quelqu\u2019un qui a envie d\u2019\u00eatre manipul\u00e9. Samuel Taylor parle de \u00ab\u00a0Suspension of disbelief\u00a0\u00bb. Tous les gens qui \u00e9coutent des histoires viennent y chercher un plaisir particulier.<\/p>\n<p>Mais le storytelling ne r\u00e9ussit pas n\u00e9cessairement. Il faut de l\u2019art l\u00e0-dedans. C\u2019est un effort de mettre de la joie, de sortir d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 qui est r\u00e9duite \u00e0 de l\u2019instrumental, \u00e0 de la bretelle d\u2019autoroute, \u00e0 de la barre de b\u00e9ton, \u00e0 des courses du samedi. Et tout \u00e0 coup il y a quelque chose qui revient et qui s\u2019appelle l\u2019enchantement. Le monde enchant\u00e9 suppose un public qui ne fait pas la diff\u00e9rence entre la fiction et l\u2019information (les petits enfants) ou alors \u00e7a suppose un monde qui est objectivement enchant\u00e9, c&rsquo;est-\u00e0-dire un monde de la soci\u00e9t\u00e9 primitive o\u00f9 tout est \u00e0 la fois salut et danger, o\u00f9 il faut \u00eatre sur le qui-vive, o\u00f9 tout agit myst\u00e9rieusement sans qu\u2019on puisse\u00a0en faire la th\u00e9orie parce qu\u2019on ne sait pas ce que c\u2019est une th\u00e9orie. L\u00e0, je renvoie tout simplement \u00e0 ce que L\u00e9vi-Strauss a \u00e9crit magnifiquement sur la pens\u00e9e sauvage, qui est une pens\u00e9e tr\u00e8s complexe, instrumentale, agissante et qui ne fait pas la diff\u00e9rence entre une vision imaginaire de la r\u00e9alit\u00e9 et une vision r\u00e9elle de l\u2019imagination.<\/p>\n<p><em><strong>En parlant de manipulation, que pensez-vous des techniques de neuromarketing ?<\/strong> <\/em><br \/>\nIl y a un d\u00e9veloppement de plus en plus ac\u00e9r\u00e9 et technologiquement sophistiqu\u00e9. Par exemple pour mesurer le mouvement des yeux, quand quelqu\u2019un se prom\u00e8ne dans une trav\u00e9e de Department Store, de grand magasin, pour voir sur quoi les yeux tombent, si la surabondance des produits de consommation n\u2019\u00e9tait pas contre-productive et comment faire en sorte que tel produit fonctionne mieux, quelles sont les couleurs qui peuvent fonctionner, est-ce qu\u2019il y a des arch\u00e9types psychosociaux, des choses un peu moins\u00a0jungiennes et un peu plus r\u00e9elles, pragmatiques, est-ce qu\u2019on peut faire des exp\u00e9riences, est-ce que c\u2019est culturel, est-ce que les r\u00e9sultats obtenus en Allemagne valent pour l\u2019Espagne,&#8230; Alors \u00e9videmment, le grand probl\u00e8me c\u2019est que la d\u00e9cision d\u2019achat est irrationnelle.<\/p>\n<p>Chaque fois il faut interroger\u00a0: c\u2019est quoi une pulsion d\u2019achat\u00a0? c\u2019est quoi une pulsion\u00a0? c\u2019est quoi le d\u00e9sir, l\u2019envie, le besoin\u00a0? Les gens sont conditionn\u00e9s d\u2019une mani\u00e8re tellement grossi\u00e8re et stochastique qu\u2019on n\u2019a pas la rigueur scientifique pour pouvoir d\u00e9duire que quelqu\u2019un va r\u00e9agir de telle ou telle fa\u00e7on. Le probl\u00e8me, c\u2019est de passer de la probabilit\u00e9 \u00e0 un sch\u00e9ma qui puisse \u00eatre un algorithme de strat\u00e9gie marketing. Or la pulsion d\u2019achat est une pulsion complexe. Elle suppose l\u2019argent, des manipulations extr\u00eamement symboliques et abstraites qui sont la carte de cr\u00e9dit. Elle suppose aussi un Surmoi plus ou moins flageolant o\u00f9 la personne qui veut acheter ce pull \u00e0 500 euros se dit, non je ne peux pas me le permettre parce que je n\u2019ai pas assez d\u2019argent. Toutes ces consid\u00e9rations qui sont plut\u00f4t psychologiques mettent en \u0153uvre des concepts qui ne sont pas ma\u00eetris\u00e9s pour l\u2019instant selon moi. C\u2019est quoi l\u2019argent\u00a0? Si je sors de mon portefeuille, un billet de 20 euros, pour un extra-terrestre ou un chimpanz\u00e9, j\u2019ai sorti un bout de papier recouvert de couleurs avec des signes mais \u00e7a c\u2019est une mani\u00e8re un peu autiste de voir les choses. En fait, j\u2019ai sorti de la magie moderne c&rsquo;est-\u00e0-dire que l\u2019argent, on y pense en termes magiques.<br \/>\nTout ce qu\u2019on peut obtenir comme r\u00e9sultat scientifique d\u2019un c\u00f4t\u00e9, est balay\u00e9 par le surinvestissement, le sous-investissement ou les comportements de d\u00e9ni qu\u2019on peut avoir par rapport \u00e0 l\u2019argent. Avec cette magie qui fait que plus j\u2019ai d\u2019argent, plus j\u2019ai de pouvoir.<\/p>\n<p><em><strong>La t\u00e9l\u00e9vision nous vendrait-elle du \u00ab temps de cerveau disponible \u00bb dixit l\u2019ancien PDG de TF1 Patrick Lelay, ou du \u00ab temps de cerveau sans conscience \u00bb dixit le philosophe Bernard Stiegler\u00a0?<\/strong> <\/em><br \/>\nQuand des grandes soci\u00e9t\u00e9s de t\u00e9l\u00e9vision disent qu\u2019elles vendent de l\u2019espace de cerveau disponible \u00e0 des annonceurs, elles disent la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re tellement brutale qu&rsquo;elles cr\u00e9ent un buzz \u00e9norme et que vous la r\u00e9p\u00e9tiez. De ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, la charge bonimenteuse est remplie \u00e0 100 %. Le type a marqu\u00e9 les esprits.<br \/>\nLe contexte \u00e9tant perdu, on peut alors recontextualiser. Patrick Lelay a tenu un discours particuli\u00e8rement totalitaire et fasciste par r\u00e9action probablement au grand blabla. Il a dit on va arr\u00eater avec ces histoires qui n\u2019int\u00e9ressent personne. Le public, massivement, n\u2019est pas int\u00e9ress\u00e9 par la haute culture ou par des \u00e9missions d\u2019\u00e9mancipation. Ce qui l&rsquo;int\u00e9resse surtout c\u2019est de se divertir et nous lui apportons ce qu&rsquo;il demande, en \u00e9change de quoi nous vendons aux annonceurs de quoi nous payer. Et si nous vendons bien, nous sommes contents et le public vient en masse, nous sommes contents et au final, c\u2019est le public qui d\u00e9cide des contenus. Et il peut m\u00eame d\u00e9cider de zapper quand il y a des pubs, ce qu\u2019il ne se prive pas de faire. Il ne faut pas le prendre comme un \u00e9nonc\u00e9 premier mais voir le contexte de provocation dans lequel \u00e7a s\u2019est mis \u00e0 fonctionner au-del\u00e0 de toute esp\u00e9rance. Nous ne sommes pas des artistes, nous vendons de l\u2019espace de cerveau mais cet espace de cerveau n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 viol\u00e9.<\/p>\n<p>Personne n\u2019est oblig\u00e9 de regarder la t\u00e9l\u00e9vision sauf \u2026. en prison\u00a0!<br \/>\nEt Bernard Stiegler a fait de la prison. Du coup il devait subir de la t\u00e9l\u00e9vision non-stop dans une promiscuit\u00e9 et un surpeuplement des prisons, ce qui peut \u00eatre horrible. Donc, la r\u00e9action de Bernard Stiegler, il faut aussi la contextualiser. C\u2019est quelqu\u2019un d&rsquo;extraordinaire qui s\u2019est sauv\u00e9 par la philosophie. Il a pass\u00e9 son bac et a fait une licence en philo en prison. C\u2019est un pur et dur. Pur \u00e7a va, dur, je ne sais pas&#8230; Transformer la question de la t\u00e9l\u00e9vision de masse en un capitalisme pulsionnel ou libidinal comme il le dit dans son livre \u00ab\u00a0La T\u00e9l\u00e9cratie\u00a0\u00bb, c\u2019est faire un proc\u00e8s facile. On peut se monter la t\u00eate en se mettant en col\u00e8re pour parler de choses qui nous mettent en col\u00e8re. Question\u00a0: c\u2019est quelle col\u00e8re qu\u2019on entend\u00a0? Celle qui est provoqu\u00e9e par la chose ou celle qu\u2019on s\u2019est soi-m\u00eame induit pour pouvoir parler avec feu de la chose\u00a0? Une t\u00e9l\u00e9vision qui d\u00e9plait, on l\u2019\u00e9teint. Personne n\u2019est oblig\u00e9 de regarder la t\u00e9l\u00e9vision. Donc quand les gens regardent la t\u00e9l\u00e9, ils le font bien souvent parce qu\u2019ils sont m\u00e9lancoliquement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. C\u2019est la seule fen\u00eatre ouverte sur leurs r\u00eaves. Est-ce qu\u2019il faut demander \u00e0 tout le monde d\u2019\u00eatre un h\u00e9ros comme Bernard Stiegler\u00a0? Est-ce que c\u2019est juste de sa part de demander \u00e0 tout le monde d\u2019avoir son cran, son intelligence, sa force de travail ? Il a \u00e9t\u00e9 extr\u00eamement g\u00e9n\u00e9reux\u00a0: il a fait passer le bac \u00e0 tous les d\u00e9tenus et avec cela, on a un peu l\u2019intransigeance du rebelle qui a r\u00e9ussi, qui est sorti de l\u2019extr\u00eame marginalit\u00e9 pour devenir le directeur de l\u2019IRCAM, une grande figure.<\/p>\n<p>La t\u00e9l\u00e9cratie c\u2019est un bon concept vendeur. C\u2019est l\u2019arroseur arros\u00e9 ! Il faut faire attention avec les d\u00e9nonciations : on a un truc \u00e0 raconter, les m\u00e9chants sont l\u00e0. Le western qui consiste \u00e0 mettre les m\u00e9chants d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et les bons de l\u2019autre, c\u2019est du storytelling. C\u2019est une mani\u00e8re agr\u00e9able de penser les choses en blanc et noir et donc, on n\u2019a pas \u00e0 penser. Avant on avait le juif, le PD, le black, c\u2019est par eux que le malheur tombait sur le monde. Maintenant c\u2019est par la t\u00e9l\u00e9, ou le syst\u00e8me. Nous sommes tous des complices de quelque chose. Et donc, est-ce que les m\u00e9dias doivent faire ceci ou cela\u00a0? Pas plus, pas moins. NOUS devons. Je pense que les jeunes gens d\u2019aujourd\u2019hui qui ont une fibre philosophique, morale, qui s\u2019investissent dans des choses qui ne sont pas tr\u00e8s rentables, qui veulent par exemple \u00e9crire des livres, c\u2019est de l\u00e0 que viendra le salut mais personne n\u2019a jamais pr\u00e9tendu que l\u2019humanit\u00e9 \u00e9tait bonne ! Le premier concept vendeur, c\u2019est de croire que 1 : l\u2019homme est bon, 2 : s\u2019il est mauvais, c\u2019est qu\u2019il est victime, 3 : il doit y avoir un m\u00e9chant, je vais te le trouver. 1 2 3, c\u2019est \u00e7a le storytelling !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rencontre avec Franck Pierobon, philosophe, dramaturge et auteur du livre \u00ab Le sympt\u00f4me Avatar (La D\u00e9couverte, 2007) \u00bb Dans \u00ab Le sympt\u00f4me Avatar \u00bb (Edition Vrin \u2013 2012), Franck Pierobon analyse, avec brio et panache, le film \u00e0 grand succ\u00e8s &hellip; <a href=\"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/?p=4\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-4","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":107,"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4\/revisions\/107"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.gsara.tv\/irm\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}