PLACE TAHRIR – Jacques Charlier

Ceux qui font l’histoire et ceux qui la relayent, vivent généralement séparés. Les premiers agissant, les seconds réunissant, bien au chaud, les rushes et les envois par Iphone et portables interposés. C’est ainsi qu’on cuisine au plus vite des montages formatés pour l’actu. C’est donc bien  par bribes que le « printemps arabe » est apparu sur les chaînes du monde avant de disparaître dans le trou noir de l’info en temps réel et ainsi d’ échapper à l’Histoire.

Stephano Savona, l’ex-archéologue, armé de son Canon 5D Mark II, a oublié les restes du passé pour mettre sa science au service du présent.

 il se précipite dès le 29 janvier au milieu des manifestants rèunis sur la place Tahrir sans trop se douter de ce qui l’attend et se lie rapidement d’amitié avec Elsayed, Noha, Ahmed, universitaires branchés, des leaders moyens très engagés. Il va les suivre au pas de charge, jusqu’au 12 février. Ce tournage improvisé accumule 25 heures d’image et 35 heures de son.Quatre mois de montage sont nécessaire pour les décortiquer et les assembler.

 Il sent en tant qu’artiste que ces  jeunes qu’il a repéré au feeling, ont la capacité de devenir les acteurs d’une épopée dont il fera  des héros provisoires. C’est autour d’eux que va graviter sa vision de révolution en train de se faire.

 Ils sont ses médiateurs et ses facilitateurs de contact, les proues humaines qui le guident à travers la foule. Elles lui permettent d’aborder à distance et parfois de très  près, le bon angle de vue pour filmer les snipers, jets de pierre et barricades. Infatigable,  il  saisit avec virtuosité et sensibilité  chaque déplacement de groupes  qui semble animé par une mystérieuse stratégie collective qui se communique comme une traînée de poudre..

 Il capte ainsi sans relâche la parole au hasard des rencontres. Tous les âges et origines sociales y passent. Hommes et surtout femmes clament avec passion, espoir et rage, leur désir de liberté totale. Ils s’adressent à nous sans pudeur ni retenue, face caméra, avec des paroles cinglantes et sans détour. Leur détermination farouche  nous émeut jusqu’aux larmes. Le montage de Penelope Bortoluzzi et le son de Jean Mallet, nous entraînent dans l’action à vive allure, en hachant dans les plans au coup par coup. D’une discussion politique intime on est précipité vers ceux qui haranguent la foule avec des mots d’ordre scandés avec une musicalité inventive qui laisse loin derrière elle, les logorrhées pleurnichardes des rappeurs et slameurs de tous poils.

Cette fresque historique d’un genre nouveau a un soubassement poétique profond qui la protège de toute froideur documentaire.  Le scénario implicite adopté par la caméra est évidemment occidental, on se prend parfois  trop à l’oublier. Il évacue de par ses choix, la part d’ombre menaçante et réelle qui se profile derrière une lutte qui ne fait que commencer.

 Peu importe, au bout du compte, Stefano Savona nous a ramené des pépites d’espérance humaine qui ont engendré une oeuvre bouleversante. On devrait la programmer sans tarder sur toutes les chaînes afin de remettre certaines  pendules à l’heure avec plus d’acuité.

Il est hélas, permis d’en douter.

                                                        J. Charlier,

Stefano Savona est né à Palerme en 1969. Il a étudié l’archéologie et a participé à plusieurs missions au Soudan, en Égypte, en Turquie et en Israël. À partir de 1995, il a travaillé comme photographe indépendant ; depuis 1999, il se consacre à la réalisation et à la production de films documentaires et d’installations vidéo. Son long-métrage «Carnets d’un combattant kurde» (2006) a reçu un Prix au Cinéma du Réel. Son film «Plomb durci» (2009) a remporté le Prix Spécial du Jury au Festival International du film de Locarno. Il a fondé en 2010 à Paris avec Penelope Bortoluzzi la société de production Picofilms. Il est le producteur et le réalisateur principal de «Palazzo delle Aquile», qui a remporté le Grand Prix du Cinéma du Réel 2011 et le Human Rights Award au BAFICI de Buenos Aires et a été sélectionné dans le cadre de la programmation de l’Acid au festival de Cannes 2011.


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